2/17/2006

Caricatures : respect des religions ou liberté d'expression ?

Pour Alain Besançon, membre de l’Institut, l’histoire du christianisme montre qu’il est possible de représenter Dieu sans tomber dans l’idolâtrie.

Quelle est la portée normative de l’interdiction de représenter Mahomet ?
Tout le monde peut représenter Mahomet, d’imagination, parce qu’il n’existe pas de prototype fidèle de son visage. Mais cela reste interdit aux musulmans. Aux yeux de l’islam, toute représentation du visage humain est susceptible d’idolâtrie.

Dans l’histoire du christianisme, la question de la représentation de Dieu a-t-elle pu faire débat ?
En pays chrétien, la question s’est posée de la représentation de Dieu. Il n’est pas représentable en tant que tel. Mais puisqu’il a choisi de s’incarner, nous pouvons représenter Dieu sous la forme individuée du Christ. « Qui m’a vu a vu le Père », dit le Christ à Philippe. La querelle iconoclaste a pris fin quand l’Eglise a définitivement compris que l’iconoclasme portait avec lui une certaine négation de l’incarnation. C’était en 843, et c’est de cette date qu’on célèbre chaque année la « fête de l’orthodoxie ». L’Esprit Saint ne peut être représenté, sinon symboliquement, comme il est dit dans le Nouveau Testament : la colombe du baptême du Christ, les langues de feu de la Pentecôte. Le Père a été peu représenté, sinon encore symboliquement sous la figure d’un vieillard : l’Ancien des Jours mystérieux du Livre de Daniel. L’icône du Christ justifie indirectement les icônes des saints : l’honneur rendu à l’icône ne s’arrête pas à elle, mais remonte au prototype. Ainsi est évité le danger d’idolâtrie.

Pensez-vous que les caricatures qui viennent d’être diffusées soient attentatoires à la foi musulmane ?
C’est ce qu’affirment les musulmans. Les manifestations semblent organisées en vue d’imposer aux non-musulmans une certaine « soumission » (ce que veut dire le mot « islam ») à la loi du prophète. C’est un début de la condition de « dhimmi ». La dhimmitude est, je le rappelle, le sort réservé aux juifs, aux chrétiens, aux zoroastriens et aux sabéens selon l’islam. Ils gardent leur vie et leurs biens, moyennant diverses discriminations et un statut d’infériorité.

Ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est d’un côté la liberté de la presse et, de l’autre, le respect des croyances. Doit-on tout dire dans une société démocratique ? Si ce n’est pas le cas, où doit s’arrêter la liberté de publier ?
Je tiens essentiellement à la liberté d’expression. Elle est précieuse d’autant plus qu’en la restreignant nous nous « soumettons » à la règle de l’islam et entrons peu à peu dans la « dhimmitude » sans nous en apercevoir.

Doit-on réhabiliter Edgar Faure ?

Edgar Faure a-t-il besoin d’être défendu ? Peut-être, parce tout homme, même original, prend dans l’échelle historique des valeurs, des utilités et des forces, une taille qui ridiculise ses actes et son œuvre.
1908-1988. Qu’en reste-t-il ? Peut-être rien. Edgar Faure est comme ceux dont les manuels d’histoire ne savent pas quoi faire : son nom doit y figurer mais on ne sait pas trop où. Le voici aujourd’hui soumis au châtiment de l’inconfort. Dans l’inconfort de l’histoire, où il n’est ni approuvé, ni condamné.
Ecoutez pourtant l’énumération des voix officielles. Avocat, deuxième secrétaire de la Conférence, député, président de l’Assemblée nationale, sénateur, douze fois ministre, deux fois président du Conseil, agrégé de droit, auteur de romans policiers truculents, et de livres très sérieux, narrateur hors pair, pianiste, auteur de lois, confectionneur de blagues, parolier, vainqueur de procès, polyglotte, traducteur de russe, vulgarisateur de Popper, spécialiste de Turgot, très amoureux de Lucie, académicien, et diable de surdoué...
L’homme aux mille talents entend-il aussi la réplique de ses détracteurs? Girouette, dilettante, intellectuel... Trois mots radicalement éliminatoires pour paraître à la fenêtre de la postérité.
Trois mots ravageurs, inacceptables, comme tous ceux que nous avons tous un jour utilisés contre Edgar Faure : « Cet homme a retourné sa veste », disions-nous.
Mais vous ne savez pas à quel point cet homme est un obsessionnel des mêmes idées.
Vous, conservateurs de droite, heureusement que vous aviez Edgar, pour faire les réformes dont vous êtes congénitalement incapables !
Et vous, progressistes de gauche, comment oser vous plaindre que vos idées, intelligentes, aient été appliquées par un homme qui, lui, savait les mettre au pouvoir !
Parti Radical. MRP. UNR. UDF. UDR. RPR. RGR, peu importe ! Ce sont les partis qui tuent les convictions et brident l’imagination. Ce sont des machines à fabriquer des disciples et à les désespérer. Edgar n’était le disciple de personne et n’en a enfanté aucun. Les partis sont à ses yeux des jouets, qui lui ont rendu au centuple son mépris légendaire.
« Il faut savoir changer de parti pour ne pas changer d’idées. » C’est le Cardinal de Retz qui l’écrit. Exactement ce qu’a fait Edgar.

Arnaud Montebourg est député PS de Saône-et-Loire
(Extrait de l’Eloge d'Edgar Faure prononcé à la rentrée solennelle du Barreau de Paris et de la Conférence des avocats à la Cour d'appel de Paris le 19 novembre 1993)

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